Le cantique des plaines est l'histoire de Paddon racontée par Paula : "Et voici comment je m'imagine ton agonie ... Je vois une route qui traverse la plaine en une courbe infinie ... désormais tu fais partie de cette route, Paddon, ce long ruban gris ...", une lettre d'adieu remplie d'émotions. Cette histoire est aussi l'histoire de plusieurs hommes et femmes, sur le pouvoir de la foi, sur l'évangélisation et l'endoctrinement des indiens, sur l'amour. "Quand j'avais six ans, me hissant à tes côtés sur le banc du piano, tu m'as raconté l'histoire du chat Scarlatti. Un jour, Paula, dis-tu, le chat de Scarlatti a traversé délicatement le clavier du clavecin, posant ses pattes de façon à la fois précise et aléatoire, tous les cinq demi-tons environ, et le musicien a composé une fugue avec la mélodie ainsi produite. Voilà, conclus-tu : ça c'est l'amour."

Paddon est le fils de John et de Mildred Sterling. La famille Sterling est venue s'installer au Canada suivant la promesse d'or et de terres fertiles dans le grand nord (une sorte d'Eldorado). Mais de l'or, ils n'en trouvèrent point, et le froid rendait les terres arides et peu fécondes. John s'usa vite, aidé par l'alcool, et désespérait de voir son fils préférer le piano aux activités plus "viriles". Mildred était une femme pieuse et besogneuse : "La propreté est le chemin vers la sainteté...". La sœur de Paddon, Élisabeth, suivit la voie de Dieu et partit en Haïti apporter la bonne parole aux "sauvages". L'apport du christianisme et l'obligation pour les haïtiens de se convertir fut un désastre : "des microbes s'étaient emparés des corps vulnérables des enfants, de sorte que ceux-ci étaient maintenant de plus en plus nombreux à s'allonger par terre et à rouler des yeux vitreux et à rendre l'âme..Tout de même, disait-elle, l'important est de sortir ces pauvres pécheurs de leurs ténèbres, non ?". Paddon se maria avec Karen et eut trois enfants : Ruthie, Frankie et Johnny. Mais surtout il y eut Miranda ... "C'est une métisse sinon une Indienne à part entière et à la différence des autres elle ne porte pas de chapeau en laine, ses cheveux sont longs épais et ondulés, noirs et enchevêtrés, émaillés de minuscules mouchetures de couleur brillante ...". Paddon et Miranda s'aimèrent au premier regard. Elle lui apprit la tendresse, les couleurs, ce que les blancs leur avaient infligés. Une histoire d'amour pleine de métissage, de volupté ... qui finit mal.

C'est admirablement bien écrit, fluide et captivant même ce premier livre de Nancy Huston se démarque par ces longues phrases (plutôt très courtes dans ces romans récents) qui semblent vouloir nous conduire à lire tout d'un seul coup en retenant notre souffle ! Ce roman se veut presque historique parfois, et certains passages hautement réalistes font frissonner. Finalement, on reste agréablement bouleversé par cette lettre d'adieu particulièrement émouvante à un homme loin d'être parfait .

"Évidemment le chat de Scarlatti, au lieu de monter le clavier, aurait pu tout aussi bien le descendre voire le parcourir à reculons. Mais même si le thème de la fugue était joué à l'envers, il n'en irait pas moins vers l'avant, et même si les hommes marchaient constamment à reculons, ils n'en continueraient pas moins d'avancer dans le temps..."

Lecantiquedesplaines.jpgMot de l'éditeur :

Quatre générations d’une famille d’immigrants, les Sterling, ont pris souche dans les plaines de l’Alberta (Canada), entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe. L’un d’entre eux, Paddon, a tout connu de leur existence. Mais, quand commence ce roman, Paddon vient de mourir. Et c’est à ce grand-père adoré, fils de pionniers en terre indienne, que la narratrice, Paula, adresse un ample récit en forme d’adieu. L’enfance de Paddon, ses démêlés avec son père, son mariage avec la vertueuse Karen, ses déconvenues de chef de famille, ses déboires d’enseignant, son chimérique projet d’écrire un traité philosophique du temps, sa rencontre avec l’Indienne Miranda, amante prodigue qui le bouleverse en lui révélant enfin l’envers de la civilisation blanche et la vraie beauté du monde — tout ce qu’a vécu cet homme si magnifiquement, si exemplairement ordinaire est ici évoqué avec un lyrisme sans pareil.

Le cantique des plaines de Nancy Huston, aux éditions Actes Sud, 1993, 319 pages.